Il boitait depuis deux jours. Il semblait dans les vapes et grimaçait de douleur à chaque pas. Quand on lui a parlé des Urgences, de l'hôpital, la réponse a été radicale : non ! Il ne se laissait pas faire, même en fauteuil (ou plutot surtout en fauteuil) il ne voulait pas qu'on l'emmène. Que faire ? Appeler le Samu ? On attend demain, on verra bien, ce n'est pas vital une douleur dans la jambe...
Le lendemain matin, 7h : grimaces, plaintes, boitillements... Pas le choix, je l'emmène ! Sans parler d'hôpital cette fois, je lui demande d'aller dans la voiture, l'informe que nous allons chez le médecin mais ne précise pas aux Urgences !
Evidemment, il reconnaît le chemin, le bâtiment qui se rapproche ne lui dit rien qui vaille. Il grince de plus en plus des dents, je le sens angoissé, trifouillant de plus en plus son sac plastique qu'il a toujours sur lui.
Arrivé là-bas, il accepte de me suivre, accepte également péniblement la radio que les médecins lui font rapidement passer. Mais qui dit radio dit traversée de l'hôpital, à pieds, car il refuse le fauteuil... De couloirs en couloirs, clopint-clopant, nous y arrivons enfin. Déshabillage, installation sur la plate-forme. "T'inquiète pas, je reste près de toi, je ne pars pas sans toi, reste calme, je suis là..." En même temps que lui, j'essaye également de me convaincre moi-même que ça va aller, que ça va aller vite et qu'on va bientôt rentrer au Foyer.
"Il va falloir qu'il lache son sac pour la radio" me dit un médecin. "Pas possible, il voudra jamais et c'est franchement pas une bonne idée, ni pour lui, ni pour vous." "OK..." dixit le médecin qui le connaissant, garde un calme impressionant face aux grincements et aux cris d'angoisse de celui que je viens d'amener.
Radio terminée, en attente des résultats. Radio rendue, il faut retourner au Urgences montrer tout ça au médecin. Et c'est reparti pour le tour des couloirs de l'hôpital... Alors, aller plus vite pour gagner un peu de patience de sa part. Le médecin arrive et lui propose un fauteuil... il accepte ! Ouf au moins, il aura moins mal et ne risque plus de s'abîmer davantage ! Le médecin prend la radio, scrute, fronce les sourcils, semble perplexe, pas bon signe ça ! "Aïe... bon y a un truc bizarre, va falloir passer un scanner..." "Quoi?!?"... Hum, on souffle un grand coup, on se retourne vers celui qui n'en peut plus et on lui explique calmement en essayant de placer les mots entre deux grincements que ce n'est pas tout à fait fini et qu'il reste un examen à passer, mais qu'après c'est fini, on rentre et voila ! Redoublement en énergie et en puissance des grincements. Donc c'est reparti pour un tour complet des couloirs de l'hôpital, car évidemment le scan se trouve près de la salle des radios, logique me direz-vous... Vous avez tous déjà vu un scanner ? Cet espèce de tube dans lequel les parties observées doivent passer ? Bon, alors imaginez la réaction d'un adulte psychotique, sans grande conscience de son propre corps, en pleine souffrance physique et dans l'incompréhension la plus totale, quand on lui demande de s'allonger sur le dos, bras le long du corps, et de ne surtout pas bouger... Une seule solution, et c'est loin d'être celle que l'on préfère : les sangles ! Attaché aux pieds et à la taille, c'est devenu impossible de se lever, par contre il peut bouger et n'hésite pas... Evidemment, je dois m'éloigner, me protéger des rayons dans une salle vitrée située de dos par rapport à sa position. Il me cherche, ne grince plus mais commence à hurler. Incompréhension. Effroi. Attaché, en caleçon et prêt à passer dans la machine, y a plus confortable quand même ! Je prends le micro reliant la salle à la machine, " Je suis là, derrière toi, ne t'inquiète pas. Essaye de ne pas bouger et ca ira très vite." Il regarde derrière lui, réclame son sac tombé au sol.
Quelques minutes plus tard, c'est fini ! Scanner réussi, on attend les résultats pour retourner aux Urgences les montrer au médecin !
Epuisé, il ne bouge plus. Tête en arrière, sac en main, il grince mais ne s'agite plus. Ca fait beaucoup tout ça... et ça ne fait que commencer, car nous allons attendre ce p... de médecin l'espace de deux heures ! Deux heures pendant lesquelles il aura le temps de s'énerver, de courir partout malgré la douleur, de balancer tout ce qui se trouve sur son passage, mettre des coups à tous ceux qui s'approchent surtout à celui de la sécurité venu en renfort après une volée de chaise digne des J.O ! Enfin, la porte s'ouvre, il apparait, celui tant attendu et qui ne va rester que quelques secondes, le temps de balancer :
"Fracture du col du fémur, il doit rester immobiliser un mois et demi, interdiction de poser le pied par terre. Je vais vous faire une ordonnance." "Ah pas possible, docteur, nous ne sommes pas médicalisés au foyer, on pourra pas le garder de force allongé..." "Ah... Alors on le garde ! Attendez encore un peu que les infirmières lui trouvent une chambre." Il tourne le dos et s'en va... Tempête aux Urgences, il a très bien compris tout ce que le médecin vient de dire, en tout cas l'essentiel, il va rester... Retour forcé du mec de la sécurité, ils sont quatre sur lui, pour "le calmer". Sanglés dans tous les sens cette fois, c'est à dire, taille, bras, chevilles, il continue à hurler, appeler sa mère, son frère,... Une infirmière sort: "vous pouvez pas le sortir pour le calmer?". Pas franchement besoin de réponse, à part que si elle en rajoute, je la chope par le col et la livre en pature au jeune homme sur le lit !!! Car faut-il préciser que nous étions arrivés à 9h et qu'il était 12h30 à ce moment-là ?
Une autre infirmière arrive, sauvant sans le savoir la vie à sa collègue: " Vous pouvez y aller, nous lui avons trouvé une chambre, téléphonez ou passez dans l'après midi pour voir le médecin." "Merci madame..."
Petit explication à celui que je laisse "on viendra te voir, t'inquiète pas, je vais prévenir ta mère elle viendra te voir cet après-midi,..." N'est pas en capacité de m'entendre, trop loin dans la fureur pour ne serait-ce que se souvenir de moi.
Je quitte les lieux de sa fureur et de celle qui deviendra mienne quand, une fois dans la voiture, la pression retombera et que je craquerai contre le volant, assaillie de mille questions sur ma pratique professionnelle du moment. Lui avoir dit plusieurs fois qu'on ne le laisserait pas n'était certes pas une bonne idée, mais ça avait le mérite de le calmer sur le moment... et j'y croyais vraiment que j'allais le ramener avec moi. Comment aurai-je pu comprendre la gravité de sa blessure en le voyant courir comme il le faisait...
Pourquoi l'avoir fait attendre aussi longtemps, alors qu'ils le connaissent aux Urgences, qu' ils ont déjà vécu ce genre de scènes ?
C'était une première pour moi. Je l'avais déjà vu aussi violent et tourmenté mais au sein du foyer, entouré des collègues qui prennent le relais, qui aident à dédramatiser. Ici dans ces Urgences glauques, j'étais toute seule, le seul relais que j'avais quand je n'en pouvais plus de sa violence était une autre violence : celle des sangles ou du gars de la sécurité qui le tenait au sol. Il n'avait aucun lieu ou il pouvait se réfugier, hurler sa colère, on le laissait monter en pression sans pouvoir réagir, sans pouvoir le calmer autrement que par la contention.
Moment très difficile qui me tourmente encore quelques fois. Mes larmes dans la voiture m'auront servi à ne pas craquer une fois de retour au foyer, mais ma stupéfaction et mes nerfs n'ont pu se calmer tout de suite. Besoin d'en parler, besoin de comprendre plein de choses, de me reposer les bonnes questions, de tout remettre en question pour voir où se trouvait la faille si tant est qu'il y en ait eu une...


